Les Engel, une famille d'industriels et de philanthropes
Les tableaux généalogiques de la famille Engel renouent avec la tradition des généalogies consacrées aux grandes familles de Mulhouse et viennent rejoindre ce club très fermé où les attendaient les Dollfus, les Koechlin, les Mieg ou les Schlumberger. Le retard des Engel s’explique aisément : bien que présents à Mulhouse depuis le début du XVIe siècle, ils n’appartenaient pas au patriciat local et n’occupèrent pas de fonctions dirigeantes dans le magistrat de la république mulhousienne. Pendant trois siècles, ils se consacrèrent à leur métier d’artisan : ils furent tanneurs, tisserands, tailleurs, pelletiers ou encore tonneliers. Il faut attendre 1792 pour voir Jean-Henri Engel (n°82), fils de tailleur, s’extraire de son milieu d’origine, suivre l’exemple donné depuis 1746 par quelques pionniers et se lancer dans la fabrication des indiennes. C’était le point de départ d’une ascension sociale qui s’étendit sur trois générations : son fils Jean-Frédéric (n°149) se lia aux Witz, industriels à Cernay, exploita avec Jean-Jacques Zurcher une manufacture d’indiennes et gravit les premiers échelons de la notabilité en devenant adjoint au maire de Cernay ; mais il revint à son petit-fils de se hisser au sommet de la société mulhousienne : par son mariage en 1843 avec Julie Dollfus, Frédéric Engel (n°179) entrait dans une des familles les plus en vue de Mulhouse et devenait l’associé de sa plus importante entreprise, Dollfus-Mieg & Cie. Il ouvrait à sa famille les voies de la fortune, la saga des Engel commençait.
Il fallait lui donner le temps de se dérouler. Elle n’est évidemment pas terminée, mais un nouveau siècle s’achève. Cinq ou six générations se sont ajoutées depuis Frédéric Engel-Dollfus et l’arbre a maintenant atteint sa maturité.
Jérôme Blanc a entrepris de la décrire avec l’attentive complicité que donne un regard intérieur, mais aussi avec le recul critique de l’historien. C’est en effet un livre d’histoire qu’il nous donne, un livre où se lit le destin d’une famille écartelée entre la fidélité à ses traditions et les bouleversements de l’histoire contemporaine.
Cette sorte de continuité linéaire fondée sur l’appartenance à une même communauté d’artisans réformés mulhousiens, et qui mène en dix générations de Jean Engel (n°1) à Frédéric Engel-Dollfus, fut en partie brisée par la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1871. Celle-ci provoqua en effet l’éclatement de la famille et sa dispersion. Frédéric Engel-Dollfus opta pour la France et s’installa à Paris. Ses enfants firent le même choix et se fixèrent à Paris, comme leur père ou, pour rester plus près de leur usine, à Bâle ou à Bavilliers près de Belfort : ils avaient épousé à Mulhouse des Koechlin, des Gros, des Spoerry, leurs enfants se lieront à des Charlon, Monnier, Ledoux, Durand-Gasselin, bref à des familles qui n’avaient plus aucun lien avec la Mulhouse de leurs ancêtres. Echappant par là-même aux traditions d’endogamie de la bourgeoisie mulhousienne, la famille s’enrichit à chaque génération d’apports multiples, de traditions sinon contraires, du moins nouvelles : l’arbre quadricentenaire se compléta de racines adventices et de branches latérales.
Trois ou quatre générations plus tard, la mutation est complète : à l’exception des branches Spoerry et Gros, descendantes de Marie Anne Engel (n°214), les liens sont désormais très distendus avec l’Alsace et Mulhouse. Les Engel de la quatorzième génération vivent dans la région parisienne, au Canada, au Havre, à Genève ou à Milan. Quant aux quarante familles alliées depuis la onzième génération, dont Jérôme Blanc a étudié l’origine, quatre seulement sont mulhousiennes : les Koechlin, Dollfus, Schlumberger, Fries. Une vingtaine sont d’origine suisse, parmi lesquelles onze viennent de Genève et sont souvent, comme les Gros, Mallet, Reverdin, Maunoir, Cazenove, d’anciennes familles de huguenots. Quelques autres sont issues d’Allemagne (Sauerwein, Klose, Schoendoerffer), du Nord (Harlé, Francq, Deboscker, Seydoux), des Cévennes (Blanc) ou encore de Normandie (Ledoux).
Le traumatisme de 1870-1871 a laissé une autre marque sur la famille Engel : l’irruption de la guerre dans l’horizon d’une lignée vouée jusque-là à l’artisanat et à l’industrie n’a pas été sans conséquences en effet sur le destin de ses descendants. Gustave (n°208) et Alfred (n°209) se battirent tous les deux dans les armées françaises et participèrent à la bataille de Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870 où Gustave fut blessé. Ce n’est sans doute pas l’effet du hasard si leurs enfants manifestèrent une attirance, jusque-là inédite dans la famille, pour le métier des armes : Jacques Engel (n°252), fils de Gustave, devint officier de chasseurs alpins et se battit dans les Vosges en 1915 ; son cousin, Pierre (n°251), fils d’Alfred, choisit la marine : commandant en second du sous-marin Pluviôse, il disparut avec son équipage dans le naufrage accidentel de son bâtiment devant Calais en mai 1910 ; son frère Alfred-Georges (n°250) voulut quant à lui préparer Saint-Cyr, mais renonça pour raisons de santé ; leur sœur Marguerite (n°249), épousa un officier de marine, Emmanuel Durand-Gasselin. La famille paya en outre un lourd tribut aux deux guerres mondiales : les frères cadets de Jacques, évoqué ci-dessus, moururent tous les deux pour la France, Jean (n°257) en 1916, Georges (n°255) en 1918 ; son fils Pierre Engel (n°284), sorti de Saint-Cyr, tomba près de Damas en juin 1941.
Dans d’autres branches de la famille, André Engel (n°192), fut tué à Verdun, le premier jour de l’attaque allemande et Rodolphe Koechlin mourut en 1918 d’une fièvre typhoïde contractée à l’état-major de l’armée d’Orient.
Que reste-t-il malgré tout de l’héritage légué par ces générations d’artisans mulhousiens dont Frédéric Engel-Dollfus a été, à un moment déterminant, non seulement le dépositaire, mais aussi la plus haute illustration ? Sa carrière a été suffisamment exemplaire et sa personnalité forte pour marquer durablement la conscience familiale, et ceci malgré les péripéties de l’histoire. C’est tout le mérite du livre de Jérôme Blanc de nous aider à repérer ces permanences qui défient les siècles et les événements.
Frédéric Engel-Dollfus fut d’abord un grand industriel : chez Dollfus-Mieg & Cie, il fut très vite appelé à prendre les plus hautes responsabilités. Chargé à 30 ans, de développer la fabrication du fil à coudre encore balbutiante, il contribua de façon décisive à la renommée de la firme. Il s’occupa également de mécaniser les fabrications et gagna ainsi la confiance totale de son beau-père qui, à partir de 1860, put se décharger sur lui de la gestion quotidienne d’une entreprise forte de 3000 ouvriers. Plus favorisé que Jean Dollfus qui perdit prématurément ses fils, Frédéric Engel-Dollfus fit entrer ses quatre fils chez Dollfus-Mieg & Cie. Deux d’entre eux, Frédéric Engel-Gros (n°207) et Alfred Engel (n°209) jouèrent, jusqu’en 1918 pour le premier, un rôle dirigeant à la tête de l’entreprise qui était devenue une société anonyme en 1890.
D’autres branches de la famille Engel passèrent à la même époque de l’artisanat à l’industrie : ainsi Albert Henri Engel (n°159), fils de cordonnier, prit en 1873 la direction de la filature de laine Koechlin-Schwartz & Cie et lui donna en 1889 la raison sociale Engel & Cie. Son fils Charles Albert (n°186) en poursuivit l’exploitation jusqu’en 1934. Avec un léger décalage dans le temps, Eugène Charles Engel (n°243) devint fondé de pouvoir chez Frey & Cie, puis en 1912, directeur général des Filatures et Tissages de Huttenheim dans le Bas-Rhin. Son fils Paul exploita une filature de laine cardée à Munster avant de fonder une affaire de bonneterie en gros à Strasbourg.
Malgré ces réussites, la tradition manufacturière ne se transmit pas selon les voies qui paraissaient les mieux tracées, c’est-à-dire en ligne masculine au sein de Dollfus-Mieg & Cie : certes les Engel continuèrent, en tant qu’actionnaires, à y assumer leur rôle d’administrateurs, mais ils cessèrent de donner des industriels au-delà des générations que l’on vient d’évoquer. Il a sans doute manqué une autre tradition qui aurait pu servir de support à la continuité dynastique, celle des grandes écoles, à une époque où le pouvoir dans les entreprises commençait à passer des familles aux ingénieurs : un seul fils de Frédéric Engel-Dollfus, Eugène (n°212), le cadet, sortit de Centrale, mais il n’eut que deux filles dont l’une, Jeanne (n°274), épousa en secondes noces un polytechnicien, converti à la littérature, Edouard Estaunié, membre de l’Académie française depuis 1903, l’autre Suzanne (n°247), se maria avec un centralien, Roger Francq, industriel, mais lui aussi attiré par une foule d’autres activités. Ces choix conjugaux ne sont pas isolés : dans la famille Engel, ce sont bien les filles qui ont assuré, en épousant des ingénieurs diplômés des grandes écoles, la continuité dynastique dans l’industrie. Il suffit pour s’en convaincre d’étudier les lignées inaugurées par les trois filles de Frédéric Engel-Dollfus :

– La première, Emma Engel (n°210), épousa un centralien, Rodolphe Koechlin, descendant de Samuel Koechlin, l’un des fondateur de l’industrie des indiennes à Mulhouse, qui fit carrière chez Dollfus-Mieg & Cie. Parmi leurs enfants, figure Rodolphe Emile (n°336), fondé de pouvoir chez Peugeot, et Emma (n°338), qui devint la femme de Frédéric Ledoux, ingénieur des Mines, administrateur délégué de la Société minière et métallurgique de Penarroya, fondée par son père. Lui-même est le père de Jacques Ledoux, ingénieur chez Penarroya, puis président de la Société minière et métallurgique du Châtelet.

– La deuxième, Laure Engel (n°211), épousa un polytechnicien, Emile Harlé : celui-ci entra dans l’entreprise de constructions électriques Sautter-Lemonnier et en devint le président lorsque celle-ci se transforma en société anonyme sous la raison sociale Sautter-Harlé. Son fils Henri (n°265), puis le gendre de ce dernier, Jean Widmer, (n°646) seront à leur tour PDG de Sautter-Harlé. La branche Harlé compte encore une pleïade d’hommes d’affaires remarquables parmi lesquels Henri Malan (n°616), spécialiste français du fameux Cordeau explosif Bickford, Raymond Harlé (n°408), PDG de la Compagnie française des Textiles et de la Société Nord-France d’Entreprise, Edouard Senn (n°597), PDG de la Compagnie cotonnière, Jean-Pierre Mallet (n°504), administrateur de de Neuflize, Schlumberger, Mallet, Pierre Scrivener (n°492) directeur de diverses sociétés industrielles, dont l’épouse, Christiane Scrivener née Fries, a été secrétaire d’Etat à la Consommation dans les gouvernements Chirac et Barre, puis commissaire européen à partir de 1989, enfin Maurice Gontier (n°854), vice-président de La Hénin et président de plusieurs sociétés d’investissements.

– La troisième, Marie Anna (n°214), ne déroge pas à la règle : elle se maria avec Albert Spoerry qui suivit les traces de son père, Henri Spoerry-Mantz, en devenant l’un des dirigeants de la maison Edouard Vaucher & Cie de Mulhouse, transformée en Socit alsacienne d’Industrie cotonnire (S.A.I.C.) en 1900. Ses fils Alfred (n364) et Henry (n363) prsidrent tour tour la S.A.I.C.

Frédéric Engel-Dollfus sut transmettre également à ses enfants ses conceptions sociales : « le fabricant doit à ses ouvriers autre chose que le salaire » avait-il déclaré en 1857. Il mit ce principe en œuvre et fut le promoteur de ce qu’il appelait lui-même un « socialisme pratique » : non seulement il créa de nombreuses institutions sociales, mais il se dépensa sans compter pour faire adopter ses idées par ses collègues, que ce soit en France ou à l’étranger. Son action pour prévenir les accidents de machines fut distinguée par la réunion des jurys de l’Exposition Universelle de 1878 qui lui décerna la grande médaille d’honneur destinée à récompenser l’œuvre la plus saillante de l’exposition.
Après sa mort, sa femme et ses enfants poursuivirent son œuvre : le dispensaire pour enfants malades, fondé à Mulhouse en 1883, resta à la charge de la famille jusqu’en 1921. Chacun, cependant, développa une action spécifique :

Frédéric Engel-Gros (n°207) présida l’Association pour prévenir les accidents de machines jusqu’en 1896 et fut nommé président d’honneur pour la France du Comité permanent des Congrès internationaux des Assurances sociales. Son frère Alfred (n°209) construisit une cité-ouvrière modèle à Héricourt et sa femme Emilie convertit pendant la Grande Guerre le château familial en hôpital de campagne dont elle prit la direction.
Leurs beaux-frères Rodolphe Koechlin (n°334), Emile Harlé (n°398) ou Albert Spoerry (n°362 ) s’illustrèrent à des degrés divers par leurs préoccupations sociales.
Il en fut de même à la génération suivante de Robert Engel (n°254), médecin O.R.L., distingué par l’Assistance publique pour son dévouement et de sa femme Hélène qui créa l’association des chrétiens pour l’abolition de la torture (A.C.A.T.) ; d’Henriette Engel (n°248), fondatrice à Mulhouse de la Goutte de Lait en 1913 et de la Pouponnière en 1920, de son mari Max Dollfus, qui créa l’œuvre des Marraines de guerre et participa activement aux secours des prisonniers de guerre ; ou encore d’Alfred-Georges Engel (n°250), généreux donateur dont profita Bavilliers, sa commune d’adoption. Peut-être est-il injuste de limiter à ces trois générations l’élan philanthropique donné par Frédéric Engel-Dollfus, mais il faut bien reconnaître qu’il est par nature daté : les lois sociales amenèrent en effet l’Etat et les organismes sous son contrôle à se substituer progressivement à l’initiative privée. Cela du moins est resté vrai jusqu’à un passé récent, la philanthropie étant, comme on le sait, redevenue depuis peu d’actualité...
Le troisième legs que Frédéric Engel-Dollfus fit à ses descendants est le goût artistique : par ses initiatives, il apporte un démenti à ceux qui n’ont voulu voir dans les patrons mulhousiens de l’époque que des gens préoccupés uniquement par les cours du coton. Ce n’est pas qu’il s’en désintéressât : au contraire il rédigea plusieurs rapports pour la Société industrielle de Mulhouse sur le marché du coton à tel point qu’il pouvait être considéré, à la fin du Second Empire, comme le spécialiste français de la question. Mais cela ne l’empêcha pas de s’intéresser de très près à l’art et à la culture de son temps. Artiste lui-même, musicien et dessinateur, il consacra une bonne partie de sa fortune à constituer des collections d’œuvres d’art qui servirent de bases aux musées de Mulhouse dont il fut souvent le fondateur et le généreux donateur.
Ses fils Frédéric, Gustave, Alfred et Arthur furent les dignes continuateurs de l’œuvre de leur père. Ce dernier, membre de l’Ecole de Rome et d’Athènes, fut un éminent numismate et se consacra à l’archéologie. Robert (n°254), déjà cité, peignait et jouait de l’alto : il épousa une violoniste, Hélène Monnier, élève de Chabrier et de Vincent d’Indy.
Mais c’est dans la lignée de Frédéric Engel-Gros que les dons artistiques semblent s’être le mieux transmis au fil des générations : René (n°261) préféra renoncer à entrer chez Dollfus-Mieg & Cie pour se consacrer à la peinture ; André (n°262), son frère, naturaliste de formation, spécialiste des techniques radiologiques, se tourna lui aussi vers la peinture et exposa à Paris, à Strasbourg et en Suisse. Son fils, Frédéric Engel (n°286), archéologue, est devenu un spécialiste d’archéologie précolombienne à Lima, son petit-fils, Douglas Engel (n°319) est architecte. Un autre de ses petits-fils, Louis Necker (n°764), enseigne l’ethnologie aux Etats-Unis.
On remarquera que, chemin faisant, on s’est progressivement éloigné du monde des affaires. Mais lorsqu’on en arrive à la quatorzième ou à la quinzième génération, il est plutôt heureux de faire le constat de la diversité. Quelles que soient en effet les traditions familiales, elles deviendraient vite un carcan insupportable si elles se muaient en un déterminisme pesant sur le choix de ses membres et transformant la vie des individus en une suite de figures imposées. La famille Engel est trop ouverte aux apports extérieurs pour se figer dans la sauvegarde d’un héritage. A défaut de pouvoir interroger les consciences, la diversité des patronymes et des itinéraires professionnels suffit à écarter cette éventualité. Ainsi la quinzième génération, née après la dernière guerre, compte bon nombre d’ingénieurs ou de banquiers, mais aussi des infirmières, des pasteurs, des chirurgiens, des informaticiens, des enseignants, des militaires, des journalistes, des assureurs, etc., et la liste est loin d’être close. Les Engel et leurs alliés offrent incontestablement l’image d’une famille qui s’inscrit dans son siècle : elle est vivante.

Nicolas Stoskopf